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N.Sarkozy et la télé :
Le Sarkozysme, un "télé-populisme" ?
Selon Pierre Musso, professeur des sciences de l’information et de la communication à l’université Rennes II, « C’est la télé qui capture le politique, non l’inverse » *

15 juillet 2008


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Il critique l’idée d’un "télé-populisme" sarkozyste. Pour lui, ce genre de discours fait peu de cas de la dimension symbolique du politique, dont la force de frappe est justement démultipliée par le « sarkoberlusconisme ».



-  Pourquoi Nicolas Sarkozy souhaite-t-il, selon vous, que le prochain directeur de France Télévisions soit nommé en Conseil des ministres, c’est-à-dire par ses soins ? Comment caractériseriez-vous son rapport aux médias ?

-  Pierre Musso. Tout le monde sait que le politique est lié aux directions de médias. C’est valable pour Nicolas Sarkozy, mais aussi pour Silvio Berlusconi. Celui-ci est même un grand patron de médias, propriétaire de trois chaînes de télévision généraliste qui représentent environ 40 % de l’audience en Italie. Mais ce qui compte pour ces politiques n’est pas tant la propriété des médias que la maîtrise des techniques audiovisuelles. À la tête des mêmes chaînes, Silvio Berlusconi a certes gagné trois fois les élections dans son pays, mais il les a aussi perdues deux fois.

Donc, n’établissons pas de liens mécaniques. L’émetteur de l’information n’est jamais tout puissant, et le récepteur n’est jamais passif, contrairement à ce que suggèrent les théorisations sur le « télé-populisme », en vogue dans une partie de la gauche radicale. Ce qui intéresse Nicolas Sarkozy, comme Silvio Berlusconi, c’est la captation de l’imaginaire populaire et de l’attention des publics. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la volonté de maîtrise du service public de l’information, ainsi que les multiples interventions dans le champ des médias privés.

Le but, chaque jour, est de faire l’agenda et l’évènement, pour structurer le débat public autour de sa personne. Le « sarkoberlusconien » devient ainsi l’animateur et le maître du débat. Une autre préoccupation est de transformer le réel en récit et de le mêler à la fiction. Il faut raconter des histoires, se raconter soi-même. C’est le principe du « storytelling », selon l’expression de Christian Salmon. Sarkozy a bien compris que, pour structurer l’imaginaire populaire à son profit, il doit psychologiser toutes les relations sociales et politiques. Il faut même associer les téléspectateurs à la narration, selon le principe de la téléréalité. On s’identifie à celui qui a réussi et on élimine le perdant. C’est là le cœur du sarkoberlusconisme.

À travers ce phénomène, on observe que le politique devient de l’audiovisuel continué par d’autres moyens. C’est moins le politique qui veut contrôler la télé, que la télé qui capture le politique. Quand Sarkozy dit qu’il souhaite nommer le futur président de France Télévisions, ce n’est pas un simple retour à l’ORTF, à une information contrôlée. Ce qui intéresse Sarkozy, c’est la totalité des programmes, fictions incluses. Il s’agit précisément de brouiller les frontières entre information et fiction, comme le fait avec un certain talent le JT de 13 heures de TF1.

-  Au-delà d’un certain rapport aux techniques médiatiques, qu’est-ce qui permet de parler de sarkoberlusconisme ? Quel est le fond politique de ce phénomène que vous identifiez dans votre livre (1) ?

-  Pierre Musso. Silvio Berlusconi est un chef d’entreprise. Il a passé trente ans de sa vie dans le monde de l’entreprise. Partant, sa caractéristique majeure est d’importer la culture de l’entreprise dans le champ du politique. Nicolas Sarkozy a un autre parcours. Il a gravi les échelons d’un parti de masse avant d’accéder à l’Élysée. Il est entré dans le parti néogaulliste à dix-huit ans. Nicolas Sarkozy est un politique traditionnel, alors que Silvio Berlusconi est un non-politique qui vient dans le politique. Mais Sarkozy reprend précisément cette innovation de Berlusconi. Tous deux se positionnent sur le mode de l’antipolitique à l’intérieur du politique. C’est ce qui permet de capter la critique populaire du pouvoir, et de la retourner au profit du pouvoir. Le sarkoberlusconisme, c’est l’antipolitique en politique. C’est aussi comme cela que je définirais le « néolibéralisme » contemporain.

Nous sommes confrontés à une critique radicale de l’État providence, de l’État social, à partir d’une idéologie managériale, qui encense l’efficacité technique, la gestion efficiente et pratique le culte de l’argent, à l’instar de l’éthique protestante des pays d’Europe du Nord. L’enjeu du « sarkoberlusconisme » est d’introduire du thatchérisme, une sorte de contractualisme marchand, dans des pays latins, de droit romain, où c’est encore la loi qui prime sur le contrat. Depuis la chute du mur de Berlin, entraînant le déclin des partis communistes en France et en Italie, ce processus d’extension du thatchérisme est devenu possible.

-  Les communistes français et italiens doivent-ils se sentir plus particulièrement interpellés par le sarkoberlusconisme que les autres forces de gauche ?

-  Pierre Musso. La tâche que je me suis fixée est d’identifier un certain type de capitalisme en émergence, le capitalisme latin, où une certaine morale catholique valorisant le travail est instrumentalisée et détournée. Et ce mouvement transforme en profondeur l’État providence tel qu’il s’est structuré dans les rapports de forces du XXe siècle (1917, 1936, 1945, 1968... jusqu’à la chute du mur).

Ce que j’explique, c’est que le sarkoberlusconisme attaque l’État providence, mais propose aussi quelque chose à la place : la culture, voire le culte, de l’entreprise, l’idée que nous serions dans une « nation-entreprise ». Il propose un rôle particulier à l’État, en plus de l’aspect sécuritaire : celui de soutenir les entreprises qualifiées de « champions nationaux » qui se projettent à l’extérieur du pays à la conquête de nouveaux marchés, dans la guerre économique mondiale.

Dans ce contexte, une véritable symbolique se met en place pour gouverner en agitant toutes les peurs (peur de l’insécurité, de la précarité, de l’effet de serre...). La peur appelle « l’homme providentiel », qui déclare redresser le pays. « Je vais sauver Naples, le sud de l’Italie enlisé dans les difficultés économiques, parce que moi, je suis un chef d’entreprise, et non un professeur d’université comme Romano Prodi... », disait en substance Berlusconi. Sarkozy s’inscrit dans le même type de référence compassionnelle au secours des victimes.

Et la gauche française n’a pas compris l’importance de ce travail de la droite sur la symbolique politique. Quand Sarkozy parle de la valeur travail, qu’il prétend défendre, la gauche a tendance à répondre en termes d’« emplois ». Or le travail, ce n’est pas que de l’emploi, c’est du sens, l’épanouissement individuel, etc. La droite a su mobiliser ces signifiants positifs du travail ou du changement, dont la gauche était jusqu’alors perçue comme dépositaire légitime. Elle a su renverser de l’intérieur les valeurs de l’adversaire.

-  Comment la gauche devrait-elle selon vous réagir ?

-  Pierre Musso. Ce que j’observe, c’est qu’elle élabore des programmes, continue de s’interroger sur l’opportunité ou non d’un SMIC à 1 500 euros. Elle rentre avec la droite dans une course à l’efficacité technico-économique. Mais elle tombe en fait dans un piège. Les programmes sont nécessaires, mais l’essentiel du problème porte sur la symbolique, sur la façon dont on structure l’imaginaire collectif. Quelle est aujourd’hui la symbolique de la gauche ? Est-ce, par exemple, l’idée de progrès ? Celle de résistance, de changement, voire de révolution ?

Il faut l’expliciter, et la confronter au « présentisme » sarkoberlusconien consistant à mobiliser chaque jour l’attention des citoyens autour d’un évènement dont il est le protagoniste et même, si possible, le héros. C’est d’autant plus nécessaire que ce culte du présent et de l’urgence correspond aussi à une évolution des modes de vie, une sorte d’« accélération » de la vie quotidienne.

En tous cas, la gauche ne peut pas entamer une reconquête populaire si elle ne se construit pas une nouvelle symbolique, à partir de la confrontation de ses valeurs historiques au monde contemporain.

(1) Pierre Musso a publié récemment "le sarkoberlusconisme". éditions de l’aube, 2008.

 

* Entretien réalisé par Gaël De Santis et Laurent Etre pour l’Humanité des Débats du 12 juillet.



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